Monsieur Poisson - numéro 2

06/11/2019


 

Monsieur Poisson est amoureux. Quelle mouche l'a piqué ? Est-ce la voix de Vénus qui parle dans ses oreilles inexistantes? Est-ce l'Amour en personne qui s'est offert à ses yeux globuleux ? Fut-il charmé par une sorcière ou bien aurait-il bu quelque filtre interdit ? Non, rien de tout cela. Monsieur Poisson est amoureux parce qu'il en a décidé ainsi. Honte aux rieurs qui prendraient cette déclaration pour une fantaisie de sa part, car on n'a jamais vu Monsieur Poisson faillir à sa volonté. Il n'y a pas gentilhomme plus résolu dans l'océan et, aujourd'hui, il va nous prouver qu'il est amoureux.

Voyez comme déjà il s'entend à merveille avec Madame Méduse, qu'il invite régulièrement à ses soirées entre amis. Les convives se pâment d'admiration devant ce couple insolite. En effet, la compagne de Monsieur Poisson est l'Hélène de l'océan ; sa langoureuse allure ne manque jamais d'exciter quelque jalousie, lorsqu'elle fait tournoyer au cœur de la fête sa robe diaphane. Quelle grâce ! Quelle élégance ! Mais la retorse nature ne connaît point de scrupule lorsque pour arroser ses fleurs elle ne dispose que du plus ignoble des fiels. Or, on vient bientôt avertir Monsieur Poisson de l'étrange conduite de Madame Méduse, qui tantôt lui fait honneur, tantôt répand l'infamie sur sa personne, pour peu qu'il ait le dos tourné. On dit qu'elle paraît d'autant plus spirituelle en public qu'elle met une ironie piquante dans ses railleries sous cape. Ainsi était la coquette, douce comme une naïade d'un côté, et rêche comme une gorgone de l'autre. Déçu de la duplicité de sa compagne, dont la médisance ne fait plus aucun doute, Monsieur Poisson arrête la fête et congédie les invités.

Non content de ses minauderies avec Madame Méduse, notre poissonnesque héros s'en va quérir ailleurs le pur amour qu'il s'est promis. En chemin il croise Mademoiselle Sardine. Il la salue flatteusement, comme il sait bien le faire. La petite sardine attrape des joues de poisson rouge. Toutefois, sa timidité s'estompe vite et voilà qu'elle accompagne Monsieur Poisson, en lui faisant la conversation. Celui-ci pense qu'il a trouvé son compte avec cette mignonne, moins belle sans doute que la précédente, mais plus honnête. Quel dommage que son volume de parole excède tant sa petite taille, sans ce léger déséquilibre, elle serait parfaite. Monsieur Poisson n'est pas de ceux qui vous coupent intempestivement la parole, il laisse chacun conclure son propos, même quand on n'en voit guère le bout, comme c'est le cas des causeries de Mademoiselle Sardine. A force de l'entendre, il ne la voit plus. Soudain il se retourne et, horreur ! elles sont deux maintenant ! Elles sont deux à bavarder à côté de lui ! Laquelle est sa Mademoiselle Sardine ? Monsieur Poisson aurait bien du mal à le dire, tant elles se ressemblent. Quelques instants plus tard, notre héros tourne à nouveau la tête : elles sont trois ! La conversation s'intensifiant et s'élargissant davantage, Monsieur Poisson décide d'abandonner l'affaire, de peur de se perdre lui aussi dans la confusion des sardines.

On admettra que la vie est dure pour qui n'a pas la Chance de son côté, mais il en faut plus que ça pour décourager un poisson, comme disait un écrivain connu. Madame Thon est assurément la jouvencelle la plus laide des sept mers, Monsieur Poisson en convient, elle n'a pas une once de charme à revendiquer, pas une écaille qui réchauffe l'œil sur le zinc grisâtre de sa carrosserie, mais au moins elle l'aime, et elle ne bavarde pas en permanence. Jeune, elle ressemble à une vieille ! mais qu'importe : l'amour n'a pas d'âge. Et le charme en masquant les défauts brouille les pistes, fausse la donne ; Monsieur Poisson a trouvé une épouse sincère. Seule condition à leur bonheur partagé : il ne doit pas dépenser ses coquillages au casino. Monsieur Poisson était joueur, il aimait bien cela, mais il s'est tourné vers d'autres occupations pour ne pas contrarier sa fiancée, qui voyait ça d'un mauvais œil rond. Aussi, il a vendu sa ceinture en caoutchouc, il n'achète plus des bulles colorées chez Fuseli, il fait attention à ne pas exhiber sa collection de tubas et ne mange plus que des algues bon marché. Il ne parle plus à ses amis non plus, car Madame trouve qu'ils sont vains, et puis il n'a pas besoin de sortir de la maison de toute façon. Elle le tient donc enfermé toute la journée, dans leur pélagique habitation, entre les deux piles de trésor sur lesquelles elle sied. Ce n'est pas une vie, pense Monsieur Poisson, et un beau jour, tandis que la mégère rêve à son magot, il s'enfuit pour de bon.

En nageant vers l'avenir, Monsieur Poisson rencontre à la faveur d'un hasard qu'on appellera le destin Madame Hippocampe. C'est le coup de foudre. L'atour audacieux et singulier de cette folle créature lui semble irrésistible. Tout de suite, il se complaît à danser en sa compagnie sur la musique endiablée de sa vie. Débauche de lumières, de fruits, de mots et de ciels multicolores dans les paradis sous-marins ! Luxe facile ! Insouciance ! Impossible de s'ennuyer avec elle, on ne brasse jamais deux fois la même journée ! Quel est donc ce vaste piano invisible que la joyeuse amie tourmente avec une si ardente virtuosité ? Monsieur Poisson n'en sait rien et son ignorance lui suffit. Le monde s'extasie en eux. Cependant, la comédie n'aura pas duré, car sa compagne s'est mise à dérailler. Elle vise faux, elle divague, elle extravague, elle hypervague, elle a des hallucinations, parle d'une faim en soie et poursuit un triton imaginaire... Madame Hippocampe a le plancher du cerveau à l'envers !... Il doit la quitter aussi.

Inutile de prolonger la liste des déboires de Monsieur Poisson en matière d'amour, le lecteur voit bien que cela pourrait durer, durer jusqu'à la mort du conteur, s'il ne s'est pas lassé avant. Avançons plutôt jusqu'au moment où, après qu'il a souffert l'arrogance de Madame Etoile de mer, bravé les avances dangereuses de Madame Murène, subi la mélancolie de Madame Pieuvre qui ne sort jamais de son trou, Monsieur Poisson pense avoir touché le fond. Et il le touche en effet, mais, par miracle, il n'en revient pas les nageoires vides. Il tient précieusement, ô joie ! la plus conforme des créatures à l'idée qu'il se faisait du bonheur. Plus besoin de chercher, plus besoin de souffrir ! Il a trouvé le joyau parfait, la reine de son cœur et de son âme pour jamais, il a trouvé Madame Huître ! Pas folle, pas coquette, pas bavarde, pas jalouse, pas méchante, pas gourmande, pas bizarre, pas vilaine, pas impudente, pas capricieuse et pas prétentieuse pour un sou. Monsieur Poisson est comblé ! Enfin une histoire qui finit bien ! se dit-il. Puis il fixe Madame Huître sur lui-même, fier comme un soldat sous la croix d'honneur, et s'en va crier dans tout l'océan qu'il est amoureux.



A.D.