Edito - numéro 1

09/05/2018


     Ce qui se cache derrière ce Buisson ce n'est pas une bande de jeunes garnements indécrottables à qui l'on n'a jamais rien pu apprendre que leur propre incivilité à coups de véhémentes punitions. Au contraire, nous voulons croire qu'en nous l’éducation a réussi, si bien que nous serions en mesure d'entendre, vous ne rêvez pas, la voix même de l'Ecole (celle qui éduque), une voix essentielle et timide pourtant, qui ne sort de la bouche d'aucun professeur, qui ne s'imprime sur aucun manuel, puisqu'il s'agit du cœur, de l'inavouable, de la terrible et ultime leçon qu'Elle porte depuis toujours dans son cartable mais sans la montrer plus qu'une jeune fille sa honteuse passion, quoique, au fond, elle motive chacun de ses gestes à notre égard, jusqu'au plus sévère ou faussement indifférent d'entre eux, et qui dirait quelque chose comme Pissez-moi dessus. Allons ! Notre ambition à nous, tenants de la pensée buissonnière, ne dépasse pas les bornes de la liberté immense que l'Ecole, sous son air grincheux, nous incite à répandre joyeusement sur le seuil de sa Porte et que je désignais tout à l'heure par la métaphore de l'inscolaire miction. Sans doute en chemin faudra-t-il, quelquefois, rompre en visière avec le redoutable Programme Intellectuel, gardien jaloux de tous les savoirs, mais c'est une sauvagerie à laquelle, après mainte réflexion, nous nous sommes résolus, pour l'amour de l'éducation !


     Quoi de plus logique pour la création de ce numéro héroïque et premier que de traiter de la création. Nous parlons bien sûr de la création littéraire, donc de la poésie, étymologie oblige. C'est un sujet intéressant, et puis on n'en parle pas assez à la télé. Qu'est-ce qu'un poème ? Un fruit de la passion. Sujet d'autant plus pertinent que notre modernité toute moderne qu'elle soit souffre en ce moment d'une légère carence de vitamines, à force de mordre dans des plats cuisinés préconçus, prélavés, prémâchés, et autres sucreries préfabriquées. Il est urgent de rendre à la création son vrai visage, celui qui brûle silencieusement, mystérieusement, en son caveau de chair, à l'insu du monde ; ne serait-ce que pour éviter le piège de la « créativité », coloriage tragique à réaliser avec le matériel qu'on vous recommande et qui s'il est réussi, c'est-à-dire rempli, et sans trop déborder les lignes, fait apparaître devant vous l'image éclatante de votre propre servitude. De la poésie, ou rien ! Assez d'industrie ! Créer ce n'est pas suivre les pointillés. Créer ce n'est pas non plus tout sacrifier à l'idole de l'Originalité. Créer c'est tordre, savamment. N'avez-vous jamais senti, en lisant, la pointe d'une phrase mal polie, qui vous pique à vif, ou l'appel d'air irrésistible entre deux mots qui se croisent à toute vitesse ? Cela gêne, cela surprend, d'abord, toujours, et c'est bon signe. Enfin des mots qui résistent ! Il n'est pas impossible, d'ailleurs, que toute bonne littérature tende vers la poésie, cette rebelle incurable, dernier château de sable avant la mer, qui ne demande qu'à s'ouvrir, sans pitié, au grand vent, s'enflammer... Mais nous n'irons pas plus loin. Après tout, la création, c'est votre affaire. Il ne tient qu'à vous de suivre les bons conseils, de ne pas trop en faire, de ménager l'audience, de rester prudent, d'appliquer les grammaires, ou, peut-être, tout jeter par la fenêtre et prendre le maquis.


A.C.